Presse / Exposition

LA VIBRATION DE LA MATIÈRE

Depuis son installation dans l’Hérault, l’Américain  John Myers s’est laissé influencer par ces paysages où le bâti mêlé à la terre paraît encastrer dans un ciel minéral. Et si une majorité de ses natures est réalisée en plain air, il les retravaille en atelier, à côté de ce quâ il nomme «ses espaces intérieurs».

"Mon rapport à la matière est primordial, bien que ce ne soit pas son aspect esthétique qui m’importe .
Je vous parle de mon rapport à la matière parce que mes tableaux se caractérisent par une certaine épaisseur. Je retravaille toujours longuement  mes toiles, dans une lente maturation, rajoutant de la matière, jusqu’à ce qu’à un moment donné le rythme du paysage peint m’apparaisse juste, lorsque les tensions de formes et de couleurs semblent enfin équilibrées."

Au stade final, tout ce qui pouvait être de l’ordre du superflu se sera fondu dans les grands mouvements de la peinture, plus généreux, plus amples, et pourtant l’observateur saisira la trace de ces repentirs. En sous-couches, ils contribuent en effet à animer la surface picturale parce qu’ils contredisent le travail dominant, en quelque sorte.

 A dire vrai, je suis fasciné par les couches initiales que les juxtapositions successives auront fini par rendre quasiment invisibles. Il s’agit d’une entreprise de destruction - ainsi que l’exprimait  Giacometti avec son «j’avance en défaisant» - mais le résultat m’intéresse : offrir au regard de l’observateur  une impression de mobilité. Cette vibration de la peinture que j’évoquais plus haut."
 
De l’atelier au motif, des inspirations diverses
 
"Les constructions humaines m’intéressent autant que les espaces naturels, et on pourrait dire que je travaille aussi bien les landscapes (paysages naturels) que les cityscapes (paysages urbains). Villes, villages, zones industrielles représentent pour moi des masses colorées tout à la fois solidement enracinées dans la terre et soudées au ciel : il n’y a aucune rupture entre ces espaces.

Je viens donc à vous parler de ce jeu permanent entre le travail sur le mouvement permanent de la peinture, et celui sur le détail. Je crois que cela me  caractérise pour une autre raison : chaque fois que j’entreprends de peindre un paysage, je me retrouve, à l’atelier, à peindre des scènes d’intérieur, bien souvent dans des  formats beaucoup plus modestes. De la même manière, si je peins un intérieur, j’irai ensuite chercher sur le motif un espace ouvert. Ce mouvement de balancier représente certainement un équilibre, et je le retrouve dans ma façon de travailler un tableau. Je vais et viens entre l’ensemble et les  détails, sans jamais m’attacher vraiment à ces derniers, justement. Leur accorder une attention trop soutenue fragmente le tableau, morcelle la peinture en l’entraînant dans l’anecdote et non plus dans le récit.

 Curieusement, la question de la matière revient ici, puisque je considère le ciel comme un espace chargé d’air, donc ayant une certaine densité. Je ressens cette densité comme minérale et j’essaie de la traduire de manière sous-jacente. Vous aurez remarqué que les ciels ont une grande importance dans mes tableaux. Peut-être est-ce parce que je projette cette minéralité dont je parlais celles des terres provençales ou celles des habitations sur cet  espace. Il y a une sorte de contamination minérale. Cela ne se traduit pas nécessairement en terme de couleur d’ailleurs, puisque je tente de la faire advenir, même dans mes toiles les plus rouges. Il s’agit d’un premier défi  lorsque l’on peint un paysage."
 
La création d’un espace pictural

"Respecter la surface plane du tableau tout en créant une impression de profondeur. Voici un autre défi. Tout doit fonctionner au même niveau, tout doit participer : haut et bas, ciel et sol. Ce qui m’importe, c’est de trouver une lumière, une tension ;  de créer une impression globale. Je ne puis, en effet, faire entrer dans ma peinture cette lumière éphémère que je perçois lorsque je suis sur le motif, une lumière qui joue de la  stabilité immuable du sujet. Pour cette raison, je suis obligé de recréer et de modifier l’espace à plusieurs reprises, obligé de reconstruire ce passage impalpable de la lumière. La réalité n’existe pas en soi, elle est mouvement.

 En regardant mes tableaux, vous avez l’impression d’être observé depuis les coulisses du paysage comme s’il existait une traversée du miroir. Peut-être est-ce dû au fait que lorsque je peins, j’ai le sentiment que les choses se présentent devant moi en étant regardées depuis un «autre moi» ou l’en-deçà». Cet espace public du paysage, qui  nous appartient à tous lorsque nous le regardons, est finalement perçu par chacun depuis une intimité qui lui est personnelle. Lorsque je peins mes scènes d’intérieurs, c'est-à-dire l’espace privé, je l’aborde paradoxalement de manière plane ; les tableaux semblent plus frontaux."

Pratique des Arts n°78, février-mars 2008

Interview réalisée  par Isabelle Kersimon.

ARCHITECTURE MONOLITHIQUE

 "Là où je vis, c’est le sol qui dicte sa loi. Par grand vent comme par temps calme, la terre s’ébroue continuellement, instille constamment dans l’air sa poussière. Et pas n’importe laquelle, c’est une poudre minérale exhalée par un oxyde d’aluminium, appelé bauxite, et dont la teinte rouge cramoisie couvre une partie du département de l’Hérault. Ce rideau minéral, pailleté par la lumière, habille d’un voile d’ocre le paysage tout entier, même le ciel ne parvient pas à montrer du bleu. Il rougeoie inévitablement.

Voici sans doute ce qui m’a le plus durablement attaché au sud de la France, cet éclat dans le ciel, indéfinissable, tant il paraît venir de loin des profondeurs cosmiques. Le ciel, la terre et les constructions forment un tout, les éléments sont scellés les uns aux autres comme nés d’une terre à la fois fertile et aride et où les racines sont, et restent, profondément enfouies.

J’ai face à moi cette petite colline couronnée d’un vieux village, avec, au premier plan les allées fuyantes des vignes vertes et les carrés de champs cultivés, une bande blonde de blé sec à quelques mètres de mes pieds. Puis mon regard remonte, croise de nouveau les maisonnettes alignées, puis pénètre dans l’espace du ciel étendu comprimé sur le faîte des habitations. Observé de bas en haut, puis scruté en sens inverse, ce paysage possède déjà en lui une logique plastique, à savoir la géométrie qui régit chaque forme isolément comme elle organise sa combinaison avec les autres.

Je ne peux m’empêcher de penser aux natures mortes de Giorgio Morandi. Dans les tableaux de ce peintre italien, les objets simplement alignés sortent d’un espace, d’une profondeur. L’espace qui existe autour de chaque objet participe autant à la valeur de la composition que les objets eux-mêmes."

Pratique des Arts 2008,

Alexandre Bourré.

Interview réalisée par Anne Ferriot.

CATALOGUE MAC 2007

 "Une grande partie de ma peinture est faite en plein air. Je travaille en atelier de mémoire par intermittence et aussi les espaces intérieurs."

"Je suis  attiré par des constructions souvent massives : villes, villages, zones industrielles.Ces masses ont été créées par les hommes ; ils y sont parfois encore présents. Ces blocs sont enracinés solidement dans la terre et soudés au ciel, comme si l’air était soudé d’une substance minérale.

La lente maturation du tableau ne se révèle à moi qu’au moment où le rythme du paysage a atteint sa clarté structurante et le paroxysme de ses tensions. Au stade final les fioritures sont absorbées dans les mouvements dominants tout en les contrariant par leurs hésitations. Il en ressort une impression de mobilité permanente de la vision qui n’est pas réellement une démarche mais devient une procédure subie et acceptée par souci de franchise.

Ma façon de travailler est également lente parce que je suis fasciné par la lumière. Je voudrais faire entrer dans ma peinture une lumière éphémère au cours des jours et des saisons, une lumière qui se joue de la stabilité architecturale immuable du sujet. Ce désir étant irréaliste, je suis obligé de recréer et de modifier l’espace donné à plusieurs reprises avant de trouver un aboutissement.

Pour ce qui est des espaces intérieurs, je suis de la même façon contraint par la lumière du matin ou du soir. La femme présente orchestre l’espace avec cette même lumière dans un lieu clos et intime. L’atmosphère qui émane de sa personnalité oriente le devenir du tableau."

 "Je travaille avec complémentarité sur deux types d’espaces. L’un vaste, et l’autre fermé. Ma démarche sur l’extérieur rend possible un travail plus intime à l’intérieur."
 
Manifestation d’Art Contemporain,

Interview réalisée par Anne Ferriot.